Reportage / Reportage en français

Ghettoïsation des écoles: Rendez vous en ZEP

Quelque part dans le 93, entre Pantin et Bobigny, des cris d’enfants donnent un peu de vie à un décor de béton. Difficile à première vue d’en situer la provenance tant les perspectives sont écrasées par l’îlot de tours. Et puis, c’est finalement aux pieds de ces fameuses tours que tout s’explique…Un groupe scolaire au nom de Jean Jaurès y siège tel un oasis en plein milieu du désert. Alignés en rang d’oignons tout y est ou presque : maternelle, primaire, collège. Mais alors, ici on étudie au milieu de tours?

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Avec le système de la carte scolaire, on dirait qu’il n’y a pas d’échappatoire pour les enfants du quartier qui sont prédéterminés à y faire presque toute leur scolarité. Si le mot emprisonnement serait trop fort pour qualifier la situation, on peut cependant parler de ghettoïsation. Mais quels sont les effets et les conséquences de ce phénomène ?

M.Mabilotte, directeur de la maternelle est le premier à s’exprimer sur la situation. Selon lui, 98% des élèves proviennent du quartier et la très grande majorité fera toute sa scolarité jusqu’au collège ici. M.Mabilotte reconnaît à juste titre que le quartier est isolé. « Il y a peu de vie aujourd’hui et le quartier à tendance à se replier sur lui-même », ajoute-t-il. L’environnement est donc peu favorable à l’éveil des enfants. M.Mabilotte nuancera quand même son propos, « ce n’est pas un environnement idéal mais le facteur déterminant est l’investissement des parents, le projet qu’ils ont pour leur enfant, leur connaissance du système scolaire… ».

Des quartiers conçus dans l’urgence

À deux pas de la maternelle, direction le primaire pour entendre le point de vue du directeur, M.Nabil, sur cette « ghettoïsation ».

« Toutes ces tours c’est vrai, ça fait un peu enfermement mais c’est l’histoire du quartier qui est à l’origine de cette architecture. Ici tout a été construit dans l’urgence dans les années 50 pour faire face à l’immigration massive et pour loger tout le monde à moindre coûts », confesse-t-il.

Tout de suite avec le passé, la situation trouve une certaine légitimité. Dans l’urgence, difficile de prendre les meilleures décisions mais aujourd’hui on se questionne d’avantage sur le bien fondé de ces cités et des projets d’améliorations voient le jour.

« Il y a toute une harmonisation entre le fonctionnel et le résidentiel qui est en train de se faire, des commerces vont être réintroduits aux pieds des tours pour casser le côté résidentiel et ramener la vie dans le quartier », explique M.Nabil.

Concernant son établissement, M.Nabil le dit isolé mais reconnaît un bon état d’esprit « tout le monde se connaît, les gens sont solidaires ».

Un niveau scolaire insuffisant

Lorsque M.Nabil aborde le niveau scolaire de son primaire, le ton change « la moyenne de réussite est basse, les enfants ont une très grande pauvreté lexicale et ils sont très vite en difficulté». Les enseignants sont très appliqués avec les élèves, ils leurs expliquent plusieurs fois les consignes et tentent d’enrichir au mieux leur vocabulaire mais rien n’est simple quand le niveau est très faible. Lors des évaluations de niveau national, le primaire peine à obtenir de bons résultats.

« Les enfants sont habitués à être pris en charge et guidés. Lors de ce type d’épreuves, ils sont livrés à eux-mêmes et n’y arrivent pas », explique M. Nabil.

Pour contrecarrer ce phénomène, M.Nabil a mis en place un système d’évaluation régulier pour entrainer les élèves en conditions réelles afin qu’ils ne se laissent plus impressionner et se prennent en main seuls. D’un point de vue culturel, quelques sorties sont programmées mais l’isolement du primaire en réduit la fréquence au grand dam des élèves.

Un collège classé ECLAIR

Pas évident de s’entretenir avec le Principal du collège, M.Philippe tant il  est  submergé de travail. Entre deux entretiens, il témoigne: « Nous sommes un établissement ECLAIR, ambition réussite, en prévention violence, quartier sensible et tout ce qui s’en suit. » En tant que tel, le collège a plus de moyens, les effectifs des classes sont réduits (23 élèves maximum) et de nombreux assistants veillent à prendre en charge les enfants en difficulté. Comme M.Nabil, il admet l’existence d’une carence lexicale.

« Lorsque les enfants arrivent en 6ème, 50% n’ont pas les compétences attendues en Français et 60% n’ont pas le niveau requis en mathématiques. On part avec un réel handicap, à cela s’ajoute la difficulté des classes due aux fortes têtes », précise-t-il.

Il est donc très difficile d’instaurer un bon niveau scolaire, les élèves suivent difficilement. Cependant M.Philippe ne veut pas se satisfaire d’un niveau faiblard: « Je veux une pédagogie ambitieuse, les élèves doivent être stimulés au maximum pour avoir une chance d’être au même niveau que les autres établissements » confit-il.
Contrairement à ce que les préjugés pourraient laisser penser, le taux de réussite au brevet est très bon : plus de 80% des élèves l’obtienne. M.Philippe est très optimiste pour le collège qui regagne en estime auprès des familles, mais aussi auprès de la préfecture.

M.Philippe, un directeur motivé et optimiste

Fraîchement débarqué de la province Bordelaise il y a un an et demi, M.Philippe ne savait pas où il mettait les pieds. A son arrivée, on lui avait dit « ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer », il n’en doutait pas une seule seconde. Aujourd’hui, serein quant à l’avenir du collège, il n’hésite pas à énumérer fièrement tous les projets mis en place pour les élèves cette année. À titre d’exemple, il évoque un partenariat avec l’association « Un stage et après (USEA) » qui a permis à des élèves de faire des stages dans des enseignes très diversifiées et de grande renommée comme Le Monde, ELLE, L’Oréal, Vinci, l’Assemblée Nationale… Plus récemment, un forum des métiers d’une soixantaine d’intervenants a été organisé au sein de l’établissement.

« Je suis content, ça marche bien même si je ne peux me satisfaire de l’incivilité et de la violence. Je prends ma mission éducative très au sérieux et je souhaiterais que mes élèves prennent conscience de leur responsabilité dans leur réussite, qu’ils arrêtent la victimisation », conclut M.philippe.

Le Ghetto, responsable ?

Malgré tous les efforts et les dispositions mis en place dans l’intérêt des élèves, M.Nabil et M.Philippe s’accordent à dire que le niveau est globalement faible.

« Les enfants du quartier sont surtout d’origine Africaine, Maghrébine, Antillaise mais grâce au raccordement avec Bobigny on profite aussi d’une grande mixité avec des enfants d’origine indienne, chinoise, pakistanaise », confie M.Nabil.

Si à première vue cette mixité est très riche culturellement, elle pose plus problème du point de vue lexical. Provenant de quartiers difficiles, les enfants manifestent une carence de la langue française qui menace leur réussite scolaire.

Contrer la Ghettoïsation: le modèle américain

Le problème rencontré à Jean Jaurès est en fait similaire à ceux rencontrés aux États Unis, comme à Los Angeles où des mesures ont tenté de rétablir la mixité scolaire. Parmi elles figurait l’expérimentation de “magnets schools“, des écoles spécialisées dont le but était de recruter des élèves en dehors des limites de la carte scolaire américaine. Dans le même esprit, l’opération « busing » consistait à aller chercher des élèves en bus pour mêler les populations et assurer une meilleure mixité scolaire. Malheureusement, ces mesures n’ont pas réussi à enrayer la ghettoïsation des écoles.

Causes et conséquences du phénomène

Certaines études cherchent à prouver que la ségrégation scolaire est avant tout due à l’économie du logement: les enfants sont envoyés à l’école en fonction de leur domicile, la ségrégation résidentielle gangrène les institutions éducatives et conduit logiquement à une ségrégation éducative qui perpétue les inégalités sociales d’une génération à l’autre. C’est un cercle vicieux. Comme le précise ces études, les élèves issus d’écoles ghettoïsées qui ont la chance d’accéder aux études supérieures ne sont pas bien préparés à la concurrence plus vive et au rythme plus rapide des universités. C’est un système à deux vitesses qui, comme évoqué précédemment, prend sa source dès le passage en 6ème, lorsque la majorité des enfants arrive au collège sans les compétences requises.

Que faire ?
Au choix: sortir les enfants de ces tours ou en attirer d’autres issus de milieux plus favorisés. La leçon à retenir étant que, pour dégetthoïsier les écoles, c’est la mixité résidentielle qu’il faut promouvoir.

*ZEP: Zone d’Education Prioritaire

http://www.laligue.org/wp-content/uploads/2012/06/mixite_pale1.pdf

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One thought on “Ghettoïsation des écoles: Rendez vous en ZEP

  1. J’aime bien cet article qui s’attache plus à décrire les efforts de gens optimistes pour leur mission éducative que de stigmatiser un peu plus la banlieue!
    Il faut vraiment agir maintenant pour éviter que les écarts ne se creusent encore plus!

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